Médecine

Grossesse + Alcool = Problèmes

La consommation d’alcool, même modérée, peut nuire au fœtus

Il y a des bébés qui sentent le talc, d’autres le vin bon marché. Une femme enceinte qui boit beaucoup peut cacher ses bouteilles, mais dans la salle d’accouchement, elle ne peut cacher l’enfant insuffisamment développé, qui arrive souvent imprégné d’un liquide amniotique dégageant une odeur piquante, et qui s’avère être une vraie marinade à 40° environ.

La série de carences physiques et mentales que les docteurs appellent Syndrome de l’Alcool sur le Fœtus (SAF) a été reconnue comme étant un piège de la grossesse depuis l’époque de l’Ancien Testament, lorsque la mère de Samson avait été avertie par un ange d’éviter de boire du vin alors qu’elle était enceinte. Voici maintenant la mauvaise nouvelle : les femmes enceintes qui boivent, même modérément, pendant la grossesse peuvent porter préjudice à leur enfant à naître. La consommation d’alcool en grande quantité peut causer des retards mentaux, des déviations de la colonne vertébrale et des malformations faciales du fœtus ; une absorption modérée ou faible peut produire un enfant qui aura des problèmes émotionnels, souffrira d’insomnies et de difficultés chroniques d’adaptation à l’école et au travail. Cette forme moins grave de SAF, connue sous le nom d’Effet de l’Alcool sur le Fœtus (EAF), peut apparemment être provoquée par une coupe de champagne arrosant un "Hourra, je suis enceinte" , si elle est prise à certains moments critiques du développement.

Des recherches dans ce domaine viennent juste d’être entreprises de façon sérieuse, mais le fait de boire pendant la grossesse compte parmi les causes principales de retard mental en Amérique. L’année dernière, on a constaté qu’un à trois nouveaux-nés sur 1000 présentaient un SAF totalement avéré. Le Dr. Kenneth Lyons Jones, l’un des plus grands chercheurs dans ce domaine, estime que 10 pour cent des bébés nés de "buveuses modérées" peuvent avoir des problèmes liés à l’alcool. Une étude récente, menée par la psychologue Ann Streissguth, de l’Université de Washington, a révélé que les femmes qui boivent en moyenne un à deux verres par jour pendant les deux premiers mois de leur grossesse ont des enfants qui réagissent lentement et qui ne peuvent pas se concentrer longtemps.

Michael Dorris, professeur d’anthropologie à Dartmouth, fait part de son expérience sur le fait d’élever un enfant touché par le SAF dans un nouveau livre intitulé “La corde cassée” (300 pages, Harper & Row). Il prétend que, pour comprendre le problème, il suffit de réaliser que la moindre goutte d’alcool qu’une mère consomme passe dans le système sanguin du fœtus, qui s’enivre rapidement. "La question-clé", dit-il, "est la suivante : vous ne donneriez pas à votre enfant une bouteille de gin le lendemain de sa naissance, alors pourquoi lui en donner une la veille ?"

Dorris n’est ni alarmiste, ni militant, juste le père adoptif d’un jeune homme de 21 ans, qui a du mal à nouer les lacets de ses chaussures. “La corde cassée“ relate l’histoire émouvante des lents progrès de son fils Adam tout au long de sa vie ainsi que du propre succès de l’auteur à construire une famille autour de cet enfant à problèmes. Dorris est marié depuis 1981 à la romancière Louise Erdrich, avec qui il a trois enfants et deux autres enfants adoptés. Mais il était encore célibataire et vivait seul quand, en 1971, il a adopté Adam, un Indien Sioux de 3 ans. Dorris, étant lui-même à moitié Américain, avait été prévenu qu’Adam était de petite taille et retardé, qu’il avait été négligé par ses parents alcooliques et qu’il "n’avait pas réussi à s'épanouir". Mais Dorris avait l’assurance qu’il pourrait ramener le garçon à la normalité.

Il n’y a cependant aucun moyen de réparer le préjudice causé, au stade utérin, à n’importe quel enfant touché par le SAF ou l’EAF. Adam, un enfant beau mais étrange, alliait depuis le début un vocabulaire minimal à une énorme capacité affective. Il était extrêmement maigre, ne manifestait absolument aucun intérêt à devenir propre et fut, en grandissant, sujet à des crises d’épilepsie. Les docteurs et les psychologues des alentours de Dartmouth ne pouvaient pas identifier le problème, mais lorsque Dorris montra une photographie d’Adam à un conseiller familial qui travaillait avec les indigènes américains, l’homme regarda la petite tête du garçon, son nez épaté et ses yeux tombants, et dit : "SAF, hum ?" Il n’est pas étonnant que Dorris commença à s’intéresser à la désolation d’une réserve indienne. Peut-être pour des raisons génétiques, à cause de la pression de l'entourage et de la pauvreté, le taux d’alcoolisme des indigènes d’Amérique est environ cinq fois supérieur à celui de la population prise dans son ensemble. Selon certaines estimations, un quart des enfants nés dans des réserves montrent des signes révélateurs de l’Effet de l’Alcool sur le Fœtus. La situation sur place est même plus grave qu’il n’y paraît de prime abord, dit Dorris, car les filles qui naissent avec une "faible capacité de jugement", caractéristique des victimes de l’EAF, "ne peuvent comprendre qu’une femme enceinte doive rester sobre." Afin de briser le cercle vicieux selon lequel le nombre de personnes atteintes de l’EAF augmente de manière exponentielle, certaines réserves (qui ne sont pas complètement soumises aux restrictions de la Constitution des Etats-Unis) ont commencé à enfermer les femmes enceintes qui refusent d’arrêter de boire. C’est une initiative que Dorris et sa femme, qui est aussi à moitié Indienne, soutiennent vivement.

Le lait maternel : Si le problème est moins grave en dehors des réserves, ce n’est pas parce qu’il est traité plus intelligemment. Beaucoup de docteurs qui ont été formés il y a des années, et qui ne sont pas au fait des recherches, disent toujours aux femmes que prendre un verre ou deux le soir ne fait pas de mal. De la vieille documentation provenant de La Leche League, encore en circulation, encourage les femmes qui allaitent à boire de la bière pour augmenter l’écoulement du lait maternel, alors que l’alcool qu’elle contient peut nuire au développement d’un enfant. Malgré tout cela, Dorris reste optimiste. On ne peut pas faire plus pour Adam, qui est en mesure de vivre seul aujourd'hui et enchaîne tant bien que mal des petits emplois de plongeur dans des restaurants. Néanmoins, l’auteur constate qu’à la différence du SIDA et d’autres troubles graves, le SAF et l’EAF peuvent, en théorie, être complètement évités par le biais de l’éducation. En fait, la loi fédérale qui va prendre effet en novembre exigera que toutes les boissons alcoolisées comportent des avertissements sur les anomalies de naissance et sur les autres dangers liés à la consommation d’alcool.

Une chose que Dorris a apprise est que beaucoup de gens ont leur propre relation avec l’alcool, relation très particulière dans laquelle ils ne tolèrent aucune interférence. Dans "La corde brisée" il raconte comment, lorsqu’il surprit une femme enceinte en train de commander un martini dans le restaurant d’un aéroport, il lui suggéra de commander autre chose. Elle lui répondit de se mêler de ses affaires, et ensuite, quand la boisson arriva, elle lui sourit sarcastiquement en disant : "A la vôtre".

Par Charles Leerhsen,
avec Elizabeth Schaefer

Source : "Newsweek", 21 Août 1989